LE GROENLAND EN SKI-KITE

Du Sud au Nord en snowkite

21 août 2020. En cette période étrange de pandémie, j’ai l’opportunité de rejoindre au pied levé une expédition avec Dixie Dansercoer, l’un des meilleurs kiters polaires au monde.

Avec Cordula et Lorenz, deux autres aventuriers suisses, nous allons tenter de traverser le Groenland du Sud au Nord en ski-kite, au gré des vents catabatiques. De Kangerlussuaq à Qaanaaq, soit plus de 1 500 kilomètres en autonomie sur le plus grand glacier du monde après l’Antarctique.

Nous prévoyons 3 semaines pour rallier Kangerlussuaq à Qaanaaq en ski-kite. Notre vitesse de progression dépendra du vent et du terrain.

Jusqu’au bout nous avons craint de ne pas pouvoir monter dans cet avion. En août 2020, la pandémie rend tout déplacement à l’étranger très compliqué. Et encore plus au Groenland où les services hospitaliers sont limités. Après une longue attente et des formalités administratives interminables, nous sommes l’une des seules expéditions de l’année au Groenland.

À la sortie de l’avion à l’aéroport de Kangerlussuaq, nous rassemblons toutes nos affaires, soulagés d’être enfin sur le sol groenlandais. C’est la deuxième fois que je m’y trouve. Dixie quant à lui ne compte plus ses expéditions ici.

Nous prenons nos quartiers dans une auberge que nous sommes seuls à occuper. Il est désormais temps pour nous de préparer nos traîneaux, notre nourriture et notre équipement avant de rejoindre la calotte polaire et de commencer l’expédition dans quelques jours.

C’est le grand jour ! Nous sommes déposés en voiture au bout de la route qui mène à la calotte polaire. En chemin, nous croisons des bœufs musqués, des lièvres arctiques et des rennes. Comme si le royaume des animaux nous saluait avant d’entrer dans le grand désert polaire.

Le bas du glacier est très accidenté, séché par le soleil qui l’a chauffé tout l’été. Devant nous, c’est un terrain hérissé de crêtes, de pics, de crevasses et de passages abrupts. Il nous faut d’abord progresser à pied dans ce chaos de glace et nous armer de patience avant de sortir nos kites.

Mon traîneau pèse 110 kg. Il est si lourd et volumineux que je dois me pencher de tout mon poids et pousser de toutes mes forces pour le faire basculer au-dessus des crêtes. Quand il est en équilibre sur l’arête, je dois alors me précipiter dans la pente, en évitant les trous d’eau, et le traîneau qui arrive à toute vitesse sur mes talons.

Des rivières d’eau de fonte entaillent la glace. Avec le réchauffement climatique, la calotte polaire fond aujourd’hui à un rythme effréné. Le Groenland est une île (qui fait 4 fois la taille de la France), recouverte de glace et de neige. Cette glace, qui est de la « glace de terre », fond sur son pourtour et s’écoule dans la mer. C’est précisément cette glace qui fait augmenter le niveau des océans. Si tout le Groenland fondait, leurs niveaux s’élèveraient de 7 mètres et menaceraient directement nos littoraux.

Le soir, nous essayons de trouver un emplacement plus ou moins plat pour monter le camp. Le terrain sur lequel nous nous trouvons est tellement fragmenté que nous n’avons progressé que de 2 kilomètres en 9 heures d’effort.

Nous avançons à un rythme d’escargot mais je suis très heureux de découvrir cette partie du monde et de me plonger à nouveau dans la vie d’expédition. La vue de la tente que je partage avec Dixie annonce le programme à venir. Les prochains jours seront sportifs, mais plus nous avancerons et plus le glacier s’aplanira.

À la fin de l’été, le glacier n’est pas du tout dans le même état qu’au mois de mai, période à laquelle cette expédition était prévue mais reportée à cause de la pandémie de COVID-19. Au printemps, le terrain est moins accidenté et il faut environ 5 jours pour arriver sur une zone de glace plate où l’on peut faire du ski-kite. Fin août, nous nous retrouvons souvent face à des murs. Crampons aux pieds, c’est à deux que nous devons tirer et pousser les pulkas.

La journée nous dépensons une énergie considérable à tirer les pulkas. Alors quand vient un rayon de soleil, j’en profite pour casser la glace et me laver succinctement dans un trou d’eau. J’ai une fois passé plus de 60 jours sans me doucher (lors de mon expédition au pôle Sud en 2018-19) et je n’ai pas l’ambition de me rapprocher de ce record.

Dans ce labyrinthe de canyons et de fissures, de l’eau de fonte forme des petites piscines d’eau bleue. C’est souvent le chemin le plus facile au milieu d’un chaos de bosses de glace, surtout que nous pouvons y faire flotter nos pulkas. Mais il faut être prudent, l’eau est un ami qui ne vous veut pas du bien dans ces contrées polaires.

Nous passons une bonne partie de nos journées à scruter le meilleur passage dans la glace. Souvent nous nous décrochons de nos pulkas pour escalader un bloc et lire le terrain qui se découvre devant nous.

Au bivouac nous faisons sécher nos affaires trempées par les passages dans l’eau. Nous avons avec nous un fusil pour nous défendre en cas d’attaque d’ours polaire. Logiquement nous ne devrions pas en croiser : ils sont la majeure partie du temps proches de l’océan où ils peuvent se nourrir. Nous avons des fumigènes en plus du fusil, dont l’utilisation est bien entendu l’ultime recours. Le terrain est toujours très difficile et nous avançons au rythme de 250 mètres par heure, c’est trop peu.

Au rythme auquel nous progressons, il nous faudrait environ 2 semaines pour trouver un terrain plat. Notre objectif dans cette expédition est de faire du kite. Pas d’escalader le glacier et faire 2 km par jour. Notre temps est limité par la nourriture que nous avons emportée avec nous et par le vol hebdomadaire de Qaanaaq qui redescend vers le Sud. Après 5 jours, nous décidons alors à contre-cœur d’appeler un hélicoptère pour passer la zone de tension du glacier.

Tout l’équipement est transporté dans un filet et nous sommes déposés sur la calotte polaire après un vol de 20 minutes à 1 300 mètres d’altitude.

Depuis l’hélicoptère on aperçoit d’abord le chaos infranchissable de crêtes de glace puis les rivières bleues qui strient la surface — soulagé de les traverser avec tant de facilité.

Enfin un terrain plat ! Après avoir ré-organisé nos traîneaux, nous envoyons nos kites de 18 mètres carrés dans les airs et marquons de nos skis la neige immaculée.

Conditions parfaites pour commencer l’expédition : surface plane, visibilité 100%, vent modéré. Nous sommes en route !

Je suis Dixie de près qui ouvre la voie. Nos sourires sous nos masques et nos casques en disent long sur le bonheur que nous éprouvons d’être ici.

Nous faisons danser nos voiles dans le ciel. Dans le vent faible, il faut faire tourner les kites, décrire des arcs de cercles, des huit et des ronds en l’air… Ceci pour leur donner de la puissance et nous tirer avec nos traîneaux de plus de 100 kilos vers le Nord.

EGERIE Software, spécialiste de la cybersécurité, est le sponsor de mon expédition. L’équipe dirigeante s’est tout de suite reconnue dans mon expédition au Groenland, parce que nous partageons une conviction : anticiper le risque c’est déjà le maitriser ! Merci EGERIE pour votre confiance.

Dans la tente après une journée de kite, Dixie reporte notre position sur sa carte du Groenland. Sur cette dernière on peut apercevoir le parcours qu’il a effectué avec Eric McNair Landry tout autour du Groenland en ski-kite en 2014 (55 jours). Dixie est certainement le ski-kiter le plus accompli du monde, il me confiait avec un sourire qu’à la fin de notre expédition il aura fait 20 000 km en ski-kite dans les zones polaires.

Nous kitons parfois jusqu’au coucher du soleil. Nous avons encore la chance d’avoir quelques heures de nuit à cette latitude (N68°). Il faut profiter des conditions tant qu’elles sont là. Les lumières sur la glace sont sublimes.

En ski-kite nous avons à la fois besoin de vent et de visibilité. Parfois, le vent souffle en rafale et il est impossible d’avancer. Les bourrasques soulèvent la neige de surface, elle recouvre nos traîneaux et se dépose tout autour de la tente comme pour l’ensevelir.

Quand le vent tombe, il laisse parfois sa place au whiteout, un phénomène atmosphérique optique qui annule tout sens de l’espace, de la profondeur et du relief. Alors nous sommes contraints de rester sous la tente, parfois pendant plusieurs jours d’affilée. Cordula et Dixie passent le temps en faisant des tours autour de notre campement en ski de randonnée nordique et en courant.

Voiles basses, nous avançons prudemment, à tâtons. La visibilité réduite nécessite de procéder avec vigilance, en file indienne. Nous restons groupés et en contact visuel permanent. Nous avons chacun un téléphone satellite sur nous au cas où. Quand la visibilité devient nulle, nous nous arrêtons voile en l’air, ou voile au sol pour attendre que cela s’améliore.

Le ciel se confond presque avec la surface. Seul le soleil parvient parfois à percer les nuages opaques. « Drôle de monde » me lance Dixie quand j’arrive à sa hauteur. Nous évoluons effectivement dans un désert polaire ouvert aux vents, où seule la glace règne. C’est à la fois sublime et inhumain.

C’est une sensation magique de filer skis serrés, penché dans le harnais entre 15 et 30 km/h vers l’horizon.

En raison du manque de visibilité, nous prenons une pause forcée pour nous réchauffer, manger et boire. À quatre, c’est toujours un peu fastidieux de faire atterrir les kites, de les sécuriser et de repartir sans encombre. Alors quand la météo est bonne, nous n’en prenons que deux ou trois dans la journée.

La première fois que j’ai rencontré Dixie, c’était à l’occasion d’un coup de fil qu’il m’avait donné pour me féliciter de mon expédition en solitaire en Antarctique en 2019. J’avais été très touché qu’une personne que j’admirais tant me fasse signe spontanément. J’ai tout de suite accroché avec son tempérament jovial et enthousiaste. Nous nous sommes fait confiance très vite et c’était un privilège énorme que de passer autant de temps avec lui.

Des rafales de vent jusqu’à 90 km/h nous clouent sur place. Blottis dans nos sacs de couchage, nous pouvons sentir la force du souffle qui couvre nos voix en même temps qu’il réduit nos conversations. Nous sortons tout de même dans l’après-midi pour récupérer de la nourriture dans nos traîneaux et du fuel pour notre réchaud. Face au vent, le froid est instantané, brutal. Impossible d’y faire face les yeux ouverts. Nous restons quelques minutes à courir autour des tentes pour nous réchauffer et faire quelques images. C’est frustrant d’être assigné à rester immobile, mais quand les conditions ne sont pas réunies, nous n’avons pas le choix. Il y a des variables que nous pouvons influencer : skier plus longtemps, plus efficacement, mais nous ne pouvons assurément pas contrôler la météo.

Après 48h d’attente, nous pouvons enfin repartir. Mais il ne faut pas se précipiter, avant chaque départ, nous devons consciencieusement déplier le kite et s’assurer que les lignes ne sont pas emmêlées.

Le terrain est très favorable et nous filons à vive allure, ce qui nous permet d’enregistrer un record de 142 km en une journée !

C’est une sensation géniale que de se faire tracter par le vent, de choisir son chemin sur la glace en agitant sa voile dans les airs.

À plus de 2 000 m d’altitude, la température est de plus en plus fraîche. Il faut rajouter une épaisseur et mettre les grosses moufles. Avec le vent, la température ressentie est bien plus froide que -20°C. C’est surtout la main gauche qui souffre. C’est elle qui tient la barre du kite, mais étant en l’air, le sang circule moins bien.

Depuis quelque jours nous avons changé de cap. Nous nous dirigeons beaucoup plus vers l’ouest, vers la côte. Avec les mauvaises conditions météo, le retard pris et nos rations alimentaires qui s’amenuisent, mes compagnons d’expédition Cordula et Lorenz ont choisi de s’arrêter à Upernavik pour des raisons professionnelles. C’est le seul village avec un aéroport avant Qaanaaq, tout au Nord.

Nous nous arrêtons à 94 km à vol d’oiseau d’Upernavik, coincés dans une cuvette, entourés de crevasses. Nous en avons traversé une dizaine sur des ponts de neige. Il aurait été dangereux de poursuivre. Upernavik est situé sur une île, loin de la côte. Nous devons à nouveau faire appel à un hélicoptère. Si nous avions pu réaliser le parcours d’origine jusqu’à Qaanaaq, nous aurions dû descendre le glacier (plus praticable au Nord), puis se faire récupérer en chiens de traîneau ou en bateau pour rejoindre le village. Malheureusement nous n’avons pas cette option ici.

À 4h du matin, Cordula et Lorenz ont eu la surprise de voir leur tente s’écraser sur elle-même. N’étant pas positionnée exactement dans l’axe du vent, ils ont alors entrepris la périlleuse mais nécessaire opération de la déplacer, lampe frontale sur la tête. Dans la matinée, Lorenz a défié les bourrasques pour venir nous rendre visite et s’est écroulé dans notre tente après avoir bataillé contre les éléments. Devant la violence de la tempête et tous les trois sidérés par notre malchance, nous rions aux éclats. Il nous faut désormais nous armer de patience, compter notre nourriture et évacuer à la première fenêtre météo. L’aventure c’est l’aventure !

Patience, patience… Tous les jours nous attendons que les conditions météo s’améliorent pour qu’Air Greenland puisse décoler et venir nous chercher. Mais le ciel n’est pas coopératif. Alors nous passons le temps avec Dixie en jouant au Yatzi, un jeu de hasard avec des dés. Il consiste à effectuer des combinaisons pour obtenir le plus de points possibles. Les scores sont serrés !

Bonne nouvelle au réveil de notre septième jour d’attente. Air Greenland tente un vol. En 30 minutes, nous sommes prêts. Il y a du vent, mais la visibilité est très claire. Depuis la piste d’atterrissage que nous avons repérée, nous scrutons le ciel, impatients… À l’heure prévue, apparaît soudain un point noir ! Ce sont eux ! L’énorme hélicoptère nous survole une fois pour repérer les lieux. Puis, il se pose avec ses deux pilotes à son bord. De la neige vole dans tous les sens. Nous sommes soulagés de les voir ici.

Le sourire sur nos visages après 6 jours et demi dans nos tentes. Nous avons pu être récupéré par Air Greenland après presque une semaine d’attente interminable et deux tentatives avortées dont une à 9,25 km de notre position.

Je ne suis pas pour l’usage de l’hélicoptère à tout va, mais dans notre situation, sur cette partie très crevassée du glacier et sans pouvoir atteindre Upernavik autrement, nous n’avions guère le choix. Air Greenland a tout fait pour nous récupérer au plus vite, mais a été confronté à une météo capricieuse (comme nous depuis le début de cette expédition).

À l’arrière de l’hélicoptère Bell 212 de Air Greenland. Fin de l’aventure. Certes pas comme je l’avais imaginé, mais c’est le propre des aventures.

À l’approche d’Upernavik, place désormais à la douche, la nourriture fraîche et les joies du retour à la civilisation.

Upernavik

La ville d’Upernavik où vit un peu plus de 1 000 personnes.

Depuis le rivage, on peut apercevoir de gros icebergs qui dérivent.

La ville est calme. Il règne une atmosphère très communautaire puisque tout le monde se connaît.

Il n’y a qu’un seul vol hebdomadaire pour repartir vers le sud du Groenland, puis la France. Alors nous profitons de notre temps libre pour aller voir les icebergs en kayak.

Traditionnellement, les couleurs des maisons servaient à reconnaître leur fonction : les bâtiments verts étaient pour l’administration, les jaunes pour le personnel médical, les bleus pour les métiers techniques et les rouges pour l’église.

Depuis le hublot de l’avion, je contemple la côte et les morceaux de glace dérivante en rêvant à de nouvelles aventures.

« Dans l’aventure, rien ne doit être laissé à l’imprévu mais tout est imprévisible ». Paul-Émile Victor, célèbre explorateur polaire et ethnologue français, avait cette formule qui illustre assez bien notre expédition.

Au total nous sommes restés 1 jour sur 3 sous la tente sans pouvoir avancer, malmenés par des mauvaises conditions météo. La demande de retour des Suisses à Upernavik nous a éloignés de notre cap et nous aurait demandé beaucoup d’efforts et de temps pour remonter en altitude. Forcément, je suis déçu de ne pas être allé au bout de l’aventure, mais continuer jusqu’à Qaanaaq aurait signifié compter sur d’excellentes conditions.

Mon objectif en participant à cette expédition guidée en dernière minute, était essentiellement de me perfectionner en ski-kite. Avec 800 km de parcourus dans du bon comme dans du mauvais vent, c’est chose faite. Et cela me donne déjà des idées de nouvelles expéditions.

Un grand merci à EGERIE Software pour leur soutien et à Expeditions Unlimited pour la logistique.

Le 7 juin 2021, un an après notre expédition, Dixie est tombé dans une crevasse à 250 km au Nord d’Upernavik au Groenland. Après l’intervention des secours, son corps n’a malheureusment pas pu être retrouvé. Il nous a quitté en faisant ce qu’il aimait le plus. C’était un homme d’une humilité et d’une gentillesse rare — en plus d’être l’un des meilleurs guides polaires du monde. Je me souviendrai toujours de ces 35 jours passés sur la calotte polaire groenlandaise en snowkite avec lui. Dixie était un mentor et un ami. Nous avions le projet de repartir en expédition ensemble. Je me sens privilégié d’avoir croisé sa route et à la fois orphelin d’un coéquipier extraordinaire. Dixie, my friend, you are dearly missed!

La publication de cet article intervient une année après la disparition de Dixie. Difficile de rattraper le retard dans l’écriture après un évènement si tragique. Mes pensées vont à sa femme, ses enfants et ses proches.

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